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Un aménagement de berge d’époque gauloise et les restes d’un probable pont romain découverts entre Avrilly et Vindecy

publié le , mis à jour le

Annie Dumont, Ministère Culture (DRASSM), UMR 5594
Catherine Lavier,UMR 8220 LAMS.

L’étude du site d’Avrilly/Vindecy a été financée par le Ministère de la Culture (DRASSM, SRA Auvergne), le Conseil général de l’Allier, l’Etablissement Public Loire, le Plan Loire Grandeur nature et l’Union Européenne (crédits FEDER).

Découverte et première analyse des vestiges

Le site présenté dans cet article a été découvert par Jean-Pierre Delanoy, prospecteur bénévole dont la bonne connaissance de la Loire nous a été très utile. Les vestiges se trouvent dans le chenal actif actuel, sur les communes d’Avrilly (département de l’Allier) et de Vindecy (département de Saône-et-Loire) : en ce point du fleuve, la limite séparant les communes, les départements et les deux régions (Auvergne et Bourgogne) coupe le chenal en oblique. Des bois plantés verticalement, vestiges d’anciennes structures, émergent en période de basses eaux.

Une première intervention sur le terrain a permis de repérer et de topographier 93 pieux au total. Certains se trouvent dans une très faible hauteur d’eau, côté rive gauche. Trois pieux ont été extraits afin de voir leurs détails de façonnage et à quelle profondeur se situaient les pointes. Leur état montre que les vestiges sont relativement bien conservés près de cette rive. Un décapage de la plage effectué à l’aide d’une pelle mécanique, afin de voir si les structures se prolongeaient sous les graviers, s’est révélé négatif : aucun nouveau pieu n’a été découvert.

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Contre la rive droite, des interventions en plongée ont été nécessaires. Dans ce secteur, la Loire érode la berge et creuse son chenal, entraînant une détérioration très importante des pieux en bois déjà fragilisés par leur long séjour dans l’eau. Un sondage effectué sur l’un d’entre eux a montré qu’il n’en subsistait plus que la pointe, sur une longueur de 50 cm seulement. La comparaison avec les pieux prélevés en face permet de mesurer l’état de dégradation.
Ces différents stades de conservation/érosion dans une courte portion de chenal constitueront toujours une limite à l’interprétation de ces vestiges dont le plan restera incomplet, quels que soient les moyens mis en oeuvre. En effet, il apparaît évident que plusieurs pieux ont déjà été totalement détruits par l’action du courant alors que d’autres, en certaines parties du lit du fleuve, recouverts par les sables et les graviers, sont indétectables.
Dans un premier temps, des prélèvements de petites quantités de bois ont été effectués sur onze pieux pour des datations au 14C. Les résultats de ces analyses révèlent que cet aménagement date du Deuxième âge du Fer, avec une perduration possible après la conquête de la Gaule par Jules César. Un seul échantillon se rattache à une période plus ancienne (1050-890 av. J.-C.), l’âge du Bronze final, et pourrait correspondre soit à un reste de structure dont il ne subsiste presque plus rien, soit à un vieux bois récupéré sur les bords du fleuve.
L’étude conjointe du plan et des datations 14C permettait de proposer l’hypothèse de la construction de plusieurs aménagements de berge qui auraient suivi l’évolution du tracé de la Loire depuis le 4e siècle av. n. è. jusqu’au début du 1er s. La ligne de pieux qui se trouve au plus près de la rive gauche (LB1) a livré la datation la plus ancienne (350-100 av. J.-C.) alors que l’alignement localisé contre la rive droite actuelle (LB5) est plus récent (110 av. J.-C. -10 ap. J.-C.). Entre les deux, trois autres lignes pourraient correspondre à des aménagements intermédiaires, mis en place dans la fourchette 180-40 av. J.-C. Cette succession de structures correspondrait à une progression du chenal de la Loire vers l’est .

Cette hypothèse restait à valider par la mise en œuvre d’un programme de datations dendrochronologiques, méthode permettant d’obtenir, lorsque les bois s’y prêtent, une date beaucoup plus précise.

La dendrochronologie

D’une façon générale, la végétation est un indicateur des conditions de vie et des conditions climatiques à une époque donnée, que ce soit d’ordre naturel, dans la variation des groupements de la végétation et des climats, ou d’ordre anthropique, c’est-à-dire lié à l’homme par ses pratiques agricoles, alimentaires ou en chauffage, de même que les outils qu’ils développent et tout ce qui s’y rapportent comme les éléments d’architecture, les domaines artistiques, religieux ou économiques.
Dans les régions tempérées, les cycles de croissance des végétaux sont annuels, notamment pour les arbres. Ceux-ci subissent en effet les saisons dont l’hiver, période de repos permettant de distinguer les années. C’est sur ce postulat que la dendrochronologie s’appuie. Qui n’a pas compté les anneaux, appelés cernes, sur les troncs coupés ? Leur dénombrement nous indique l’âge de l’arbre. Le cœur nous renseigne sur l’époque de sa naissance et le dernier cerne situé sous l’écorce, son année de coupe. La succession des cernes, basée sur la variabilité de leur largeur, nous apprend quand cet arbre a vécu et de quelle région il provient, car elle est représentative d’une époque et d’un lieu. Ainsi, les restes ligneux, sous forme de morceaux de bois, trouvés lors de fouilles archéologiques, peuvent-ils nous renseigner sur divers aspects de la vie de nos ancêtres, du choix qu’ils ont opéré dans la sélection des arbres, des outils employés pour les couper, les façonner, et bien sûr de dater avec précision ces diverses étapes.
Le principe de la datation par dendrochronologie est simple : la largeur de chaque cerne présent est mesurée en centième de millimètre, toujours du centre de l’arbre vers l’extérieur. La série ainsi formée va être comparée à d’autres séries déjà datées, appelées les chronologies de référence.

Chaque série représente à la fois une époque et un lieu, voire une altitude. De plus, chaque série est propre à une essence. Les plus représentées en Europe sont celles du chêne et de résineux comme le sapin, l’épicéa et de nombreux pins. Cette méthode peut également s’appliquer à d’autres feuillus comme le hêtre, le frêne, le châtaignier ou l’orme, mais elle est difficilement applicable aux « fruitiers » comme le noyer et autres pommier ou poirier, essences peu réceptives aux conditions climato-écologiques.
Bien que des observations sur les cernes des arbres aient été faites par Aristote, Léonard de Vinci ou Buffon, l’inventeur de cette technique est un astronome américain, A.E. Douglass, qui l’a découverte en étudiant les activités solaires sur les arbres à la fin du XIXe siècle. Importée en Europe dans les années 1940, elle s’est diffusée sur les sites archéologiques et concerne également tout bois de structures telles que les bâtiments, ainsi que des objets comme les panneaux peints, le mobilier ou les instruments de musique. Dans la pratique, cela peut s’avérer complexe et délicat, notamment dans le prélèvement et la conservation des caractéristiques dendrologiques qui peuvent, selon les cas, aboutir à la datation à l’année près, voire la saison (lorsque l’aubier, c’est-à-dire les derniers cernes de croissance de l’arbre, est complet), à une estimation de la période de coupe (aubier incomplet), à une date post quem (à partir de laquelle l’arbre a été abattu si l’aubier n’a pas été conservé) ou, dans le pire des cas, à une absence de datation par manque de références ou de faible représentativité du bois (nombre insuffisant de cernes, croissance atypique …). Il faut donc retenir que cette méthode de datation peut apporter de très riches informations mais qui dépendent de nombreux facteurs, comme la conservation qualitative et quantitative des vestiges ligneux, les modes de prélèvements et de traitement des données, et leur interprétation. L’arbre enregistre tous les événements de sa vie et la dendrochronologie a donc pour but de déchiffrer son langage.

L’analyse dendrochronologique des bois d’Avrilly

Au cours de la campagne de l’été 2008, 42 échantillons ont été prélevés à l’aide d’une tronçonneuse hydraulique permettant de découper sous l’eau des tranches des pieux de fondation.

Certains pieux datés par 14C en 2007 n’ont pu être retrouvés en 2008 car la Loire avait recouvert le site d’une couche de sable pouvant dépasser par endroit les 50 cm. Cependant, les échantillons récoltés présentent un nombre important de cernes et de l’aubier pour plusieurs d’entre eux.
Tous les bois sont en chêne (Quercus sp.) et sont issus d’un milieu plutôt ouvert et de faible altitude. Les bois 5, 9 et 15 possédaient encore leur aubier complet et ont tous trois été coupés en 54 av. J.-C., plus précisément entre l’automne de l’année 54 av. J.-C. et le printemps de l’année 53 av. J.-C., ce qui induit une mise en œuvre des bois au cours de l’année 53 av. J.-C. Vingt-sept bois appartiennent à cette phase d’installation et proviennent essentiellement d’arbres âgés de quelques 80 à plus de 125 ans, avec des croissances moyennes de l’ordre de 1,3 à 1,9 mm annuels, et un diamètre moyen de l’ordre de 30 cm.

Seulement deux bois à aubier incomplet, issus de la ligne LB4, ont été coupés dans les années 40/30 av. J.-C..

Aucune proposition de date précise de coupe n’est possible pour les autres bois sans aubier préservé. Leurs termini sont post quem et on ne connaît pas leur degré d’érosion. On peut seulement affirmer qu’ils ont été coupés à partir des années 50/40 av. J.-C. Ils ont donc été implantés postérieurement à la mise en place de la structure principale et peuvent correspondre à des réparations ou à des aménagements complémentaires.
On notera le choix de bois extraits d’arbres d’âges distincts entre la construction et ceux des phases postérieures qui avoisinent les 60/80 ans, avec des croissances plus fortes de l’ordre de 2,2 mm annuels et un diamètre d’environ 20/25 cm. Cela indique d’une part, un choix dans le calibrage des arbres employés lors de la construction initiale, puis l’apparition d’une contrainte dans ceux dont disposaient les constructeurs pour les étapes postérieures. D’autre part, les hommes semblent être allés au même endroit de la forêt, sur un secteur forestier donc déjà exploité et par conséquent ne comportant plus d’arbres âgés.
Si l’on compare les diverses chronologies obtenues à partir de pieux de structures d’époque antique déjà analysés dans ce secteur de la Loire, on remarque que la chronologie d’Avrilly se situe à une période antérieure aux ponts de Cosne (58), datant des Ier et IIe siècles ap. J.-C., ou de Saint-Satur (18), établis au IIe siècle ap. J.-C. Elle offre l’avantage de livrer une date précise à l’année grâce à la présence d’aubiers complets, fait suffisamment rare pour être souligné.

On peut noter également que les bois d’Avrilly, quelle qu’en soit la phase, semblent tous issus d’un même milieu forestier, alors que sur les sites de Cosne et de Saint-Satur, les résultats obtenus nous signalent que les hommes sont allés exploiter les arbres dans des secteurs bien distincts.
Toutes ces informations patiemment recueillies, bien qu’encore fragmentaires, nous font entrevoir que le bois est un élément capital dans la compréhension de la mise en place et de l’usage des constructions liées à la Loire, depuis la conquête de la Gaule et durant toute la période gallo-romaine.
Le décalage important qui existe entre les fourchettes chronologiques livrées par les dates 14C et le résultat de l’étude dendrochronologique s’explique en partie par le fait que les échantillons prélevés pour le 14C proviennent des cônes d’érosions des pieux, et sont situés plus près du cœur de l’arbre que des derniers cernes de croissance. Il met en évidence la principale difficulté d’étude de ce type de site, dont le degré d’usure et la localisation immergée en limitent souvent l’analyse. Il faut retenir les données issues de la dendrochronologie (début de la construction en 53 av. J.-C.) et abandonner l’hypothèse d’une perduration de l’aménagement depuis le 4e siècle av. J.-C.

Des vestiges de structures construites à une période charnière
La datation obtenue sur les bois à aubier complet est très intéressante car elle place la construction de cet aménagement, ou du moins des deux lignes de pieux localisées le plus près de la rive gauche actuelle (LB1 et LB2) en pleine guerre des Gaules, à une période où les épisodes d’affrontement semblent se multiplier. Il faut rappeler que ces vestiges se trouvent à 15 km seulement de la commune d’Iguérande (Saône-et-Loire) où l’on situe habituellement une frontière entre trois peuples gaulois, les Eduens, les Ségusiaves et les Arvernes (Goudineau, Peyre 1993). Il reste cependant difficile de mettre ces pieux directement en relation avec les événements historiques sans avoir complété cette première étude par une reprise des textes et des sites connus dans les environs.
La fonction de cette structure peut être double : protection des berges contre l’érosion et quai permettant aux bateaux d’accoster. Les bois qui se trouvent le plus en amont pourraient correspondre aux vestiges d’un pont à travées simples, cependant, l’état de dégradation du site et la difficulté d’accès aux parties non érodées des bois ne permettent pas de confirmer avec certitude l’existence d’un ouvrage de franchissement. On ne peut exclure que des pieux aient été implantés dans un but défensif, cependant, les comparaisons pour ce type d’aménagement en contexte fluvial sont inexistantes. L’association d’un port (ne fonctionnant qu’une partie de l’année, selon la navigabilité), d’un possible pont et donc d’un axe terrestre, fait en premier lieu penser à un point de rupture de charge.
Le village actuel d’Avrilly est situé sur une butte à fort dénivelé offrant une vue dégagée sur cette portion du fleuve et constitue une localisation idéale pour l’installation d’un oppidum, même si pour le moment aucun vestige correspondant n’a été découvert. La carte archéologique du secteur recense à proximité le passage de la voie romaine qui reliait Lyon à Autun et qui était censée franchir la Loire plus en amont, à Marcigny (Corrocher, Piboule, Hilaire 1989).
La littérature ancienne associait parfois Avrilly à la station Ariolica mentionnée sur l’itinéraire antique de Peutinger (Fanaud 2005). Cependant, cette hypothèse doit définitivement être abandonnée car des fouilles récentes effectuées par M. Le Nézet (INRAP) ont démontré que cette station pouvait maintenant être localisée avec certitude sur le site de La Pacaudière (Loire).
Les structures d’Avrilly n’en restent pas moins importantes car les aménagements fluviaux précisément datés dans le Ier s. av. J.-C. demeurent rares dans le répertoire archéologique national. Cette découverte prouve que des vestiges de ces périodes sont encore préservés dans le lit de la Loire, dans une zone où le chenal n’a jamais fait l’objet de prospections systématiques. La présence de ce probable pont et de cet aménagement de berge permet de reconsidérer la vision que l’on avait de ce secteur, où jusqu’à présent aucun site gaulois ou romain n’était signalé. On peut s’interroger sur la proximité des structures d’Avrilly et de Chassenard, espacées seulement de dix kilomètres, et de leur éventuelle succession dans le temps, que l’on est tenté de lier à la mise en place du réseau de voies après la conquête de la Gaule.

Bibliographie

DUMONT, A., LAVIER, C, 2010 Un aménagement de berge d’époque gauloise et les restes d’un probable pont romain découverts entre Avrilly et Vindecy La Loire et ses terroirs, hiver 2010/2011, n°75, 54-58.
Argant J., Bailly G., Ayala G., Charrié-Duhaut A., Connan J., Driget V., Guyon M., Laurent L., Lavier C., Médard F., Rieth E., 2010. Lyon. Les épaves du Parc Saint-Georges (Ier –XVIIIe siècles). Analyse architecturale et études complémentaires, CNRS Editions, ARCHEONAUTICA, vol.16.
Corrocher J., Piboule M., hilaire M., 1989. Carte archéologique de la Gaule. L’Allier (03). Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ministère de la Culture, Paris 1989.
Dumont A., Steinmann R., Garcia J.-P., 2008. Prospection thématique archéologique du lit mineur et du lit majeur de la Loire en régions Bourgogne et Auvergne. Etude et datation des franchissements et des zones portuaires, dynamique sédimentaire alluviale aux échelles de temps historiques. Rapport d’activités 2008 déposé dans les SRA Bourgogne et Auvergne, au DRASSM et à l’Etablissement public Loire.
Fanaud L., 2005. Voies romaines et vieux chemins en Bourbonnais. Editions De Borée, première édition en 1966, 330 p.
Goudineau C., Peyre C., 1993. Bibracte et les Eduens. A la découverte d’un peuple gaulois. Collection « Hauts lieux de l’histoire », Editions Errance, Centre archéologique européen du Mont Beuvray, 207 p.